La tombe d’Andrei

 

« Il y a des objets mythiques laissés en sommeil pour un temps. » (Roland Barthes)

Si le film insuffle le sentiment d’un recueillement, ce n’est que trompeusement par l’odeur de sainteté. Car, pour Maha Kays, bien qu’une relique meuve son désir d’images, le fruit de sa passion n’est pas la condition idolâtre de sa résurrection.  Dans ce mouvement vers - qui est la forme - elle cherche, par la caméra et suivant l’équivoque de sa destination, seulement un signe. Ce signe, initial - signifiant premier et capital - est une présence connue, une présence nécessaire :Tarkovski. Le sens de ce signe, l’Histoire nous le fournit.  C’est donc un mouvement vers l’Histoire (du cinéma), vers le sens disparu d’un cinéma qui ”dort”, un cinéma qui repose en l’état d’inertie infinie qui pourrait être sa mort.  Son projet n’est pas la contemplation d’une idole et ne vise pas à ”réveiller” le mort. Il s’énonce dans l’action cinématographique ; comme image sans fabulation, sèche, pauvre, noire et blanche, vivante. Sa relation au ”dormeur” est transitive, c’est un langage, une opération par laquelle elle agît le cinéma. L’image est le sens de son acte ; transformer le réel pour le conserver en images. Le tâtonnement est le rythme ; la marche du film progresse par hésitation ou par maladresse, trouve une pause et saute à rebours dans un temps déjà parcouru, retraçant sans cesse un même chemin. Elle éternise le mouvement des images, habitant sa mémoire d’une vision muette, la pupille dirigée vers l’histoire d’un cinéma accompli. Le temps scellé au coeur de l’iris. Le réel est transformé en fiction par l’asynchronisme du redoublement juxtaposé de l’unique séquence prise par les deux bouts de la durée. Le début et la fin, cette dissymétrie temporelle, à un moment, se rapproche dans l’instantanéité où les plans, apercevant le signe, balbutient une image se cherchant un double idéal. C’est peut-être cet instant qui installe la question que porte le film : lorsque les deux images finales, en apparence identiques, par leur mince décalage s’affirment indépendantes et non fixes pour un observateur attentif.  Réalisée sur les traces de Tarkovski, l’oeuvre de Maha Kays ne s’accomplit pas sous la pression de son imposante création, mais dévoile son indéniable singularité dans son Horizon. 

 

" La tombe d’Andrei ", installation vidéo, PVM, DV, 4min 27sec, 16:9, Sainte-Geneviève-des-bois, France, 2013

Vues de l'exposition "Un matin au réveil". Diplôme national supérieur d'arts-plastiques, DNSAP. Félicitations du jury à l'unanimité. École des Beaux-arts de Paris, France, juin 2014.

Texte de Stéphane Rives. Photographies de Zach Barouti